Les chants de la vie : un conte que m'a inspiré l'oeuvre de YUNUS EMRE

Publié le par kasimir, dit pinson déplumé

Yunus Emre              (ce qui se prononce : iounouss emré) –

est un poète turc du XIV me siècle –

 

J'ai rédigé  ce texte il y a plusieurs années pour mon usage personnel.

Je n'ai conservé dans mes notes aucunes indications relatives aux sources de ce récit.

Je l'ai recopié plusieurs fois, et très certainement assez profondément modifié.

Mais il est possible que de nombreux passages puissent reproduire des écrits déjà publiés.

S'il advenait que la publication ici, de cet article, ennuie une personne qui penserait avoir des droits sur une partie de mon texte, je veux lui présenter mes excuses, et je le retirerai aussitôt, si cette personne me le demande.   

 

 

 

************************************************

 

 

         Un homme avait décidé de chercher la vérité,

la vérité sur sa vie, sur la vie.

 

Alors il était parti dans un désert,

un endroit où personne ne va,

si ce n’est parfois un berger, à la recherche d’un troupeau perdu,

ou quelque bandit en fuite,

ou les débris d’une armée poursuivie par les vainqueurs.

 

Et il avait marché, droit devant lui, sans savoir où il allait.

 

Et un jour il a rencontré Taptouk.

 

 

            ***

  
         Taptouk avait d’abord été un guerrier.

Il avait tué beaucoup d’hommes,

et lui-même avait souvent été laissé pour mort.

Un jour, après une bataille, il gisait là, dans son sang,

et il a pensé que cette fois il allait mourir.

Il s’est traîné vers un ruisseau,

mais il n’avait même pas la force de boire.

 

Et il a attendu la mort.

 

 

             ***  

Ce n’est pas la mort qui est venue, mais une femme.

 

Elle l’a emmené chez elle, l’a soigné, longtemps,

des jours et des nuits, des nuits et des jours.

 

Et elle a guéri presque toutes ses blessures,

sauf une :

un coup de sabre lui avait ouvert les deux yeux.

Et ça, elle n’a pas pu le guérir.

 

Taptouk était aveugle, jamais plus il ne pourrait faire la guerre.

 

Mais lui et la femme ont décidé de vivre ensemble.

Sa femme le guidant, ils se sont mis à marcher.

 

Ils sont arrivés dans un désert montagneux,

et là, sur une vaste colline balayée par le vent,

ils ont senti l’immensité du monde,

et ont décidé de vivre en ce lieu.

Et ils ont construit une cabane.

 

 

 

             ***  

 

Des gens ont appris qu’un homme et une femme vivaient là,

en plein milieu du désert d’Anatolie.

Ils sont venus,

ont construit d’autres cabanes autour de celle de Taptouk.

C’est ainsi que s’est établi, en plein désert, une sorte de monastère.

 

 

             ***  

 

Et c’est là qu’un jour est arrivé Yunus Emre.

 

Il a demandé à Taptouk de l’instruire, de lui apprendre la vérité.

Taptouk l’a regardé, longuement, comme s’il le voyait, et lui a dit :

« Bien, reste.

Pour commencer, tu vas balayer la cour, trois fois par jour.

C’est  tout ».

 

Et Yunus a balayé la cour.

Trois fois par jour.

Les autres moines priaient, s’instruisaient.

Lui balayait la cour. Trois fois par jour.

Personne ne lui parlait.

Même pas Taptouk. Il ne lui disait jamais rien.

 

Alors Yunus chantait en balayant.

 

Il chantait des chants qu’il inventait, des petits chants, des « nefs »,

ce qui veut dire « souffles »,

tout ce qui lui venait dans la tête, et le cœur,

et le vent emportait ses chants.

 

Au bout de cinq années....

il s’est demandé si Taptouk ne l’avait pas oublié.

« Pourquoi ne me dit-il rien ?

 

 

                 penseur.jpg

 

 

 

 

Peut-être veut-il m’apprendre quelque chose ?

Peut-être la patience ?

Alors il faut que je continue ».

Et Yunus a continué à balayer la cour trois fois par jour.

À balayer et à chanter.

 

Au bout de cinq nouvelles années, rien ne s’était produit,

alors il s’est dit : 

« Non, ça n’est pas juste.

Pourquoi ne suis-je pas admis à son enseignement ?

 

Mais peut-être veut-il m’apprendre quelque chose ?

Peut-être à être humble ?

Alors il faut que je continue. »

 

Et Yunus a continué à balayer,

et à chanter, pour garder la joie dans son cœur. 

 

 

 

                   *** 

 

Au bout de cinq autres années, il s’est dit : 

« Je suis venu ici pour apprendre la vérité, pas pour balayer. »

 

Alors il est parti,

il a tout laissé là,

il est parti sans rien,

et il a marché droit devant lui.

 

Il était dans le désert, et n’avait rien à boire ni rien à manger.

Il s’est dit qu’il allait mourir,

mais qu’il valait mieux mourir en marchant.

Il a continué à marcher.

 

Il a marché trois jours.

 

Au moment où il allait s’allonger à terre pour mourir....

il a vu …

il a vu une tente.

 

C’était une grande tente,

et les gens qui étaient devant l’ont aperçu, lui on fait signe de venir.

Il est arrivé jusqu’à eux.

Et c’était incroyable !

Ces gens buvaient des boissons fraîches,

mangeaient des fruits succulents,

des plats parfumés.

Il n’en revenait pas.

Il n’a rien demandé.

Il a bu, il a mangé, il s’est reposé.

Et après seulement, il a parlé.

       

« Mais ici, c’est le désert, comment pouvez-vous avoir tout ça ?

Pourquoi êtes-vous installés là ? »

 

Et ces gens lui ont dit : 

« Et bien, un jour nous passions par là,

et soudain nous avons entendu un chant.

Nous nous sommes arrêtés pour mieux écouter.

Et voici que de l’eau s’est mise à couler au pied du rocher,

des plantes à pousser,

et des fruits à apparaître.

 

L’eau a coulé aussi longtemps que le chant s’est fait entendre.

Alors nous sommes restés.

 

Et une deuxième fois,

puis une troisième fois dans la même journée,

le chant est revenu,

et à chaque fois, l’eau s’est mise à couler.

Des plantes sortaient du sol, fleurissaient, portaient des fruits.

 

Alors nous sommes restés dans ce lieu si extraordinaire,

et nous vivons là depuis cinq ans.

 

 

Yunus a demandé : 

« Pouvez-vous m’apprendre ces chants ? »

Et ils ont chanté,

et Yunus a reconnu ses propres chants,

ceux qu’il inventait et chantait en balayant trois fois par jour,

et que le vent emportait.

 

Alors Yunus a remercié ces gens,

et il est retourné, presque en courant, aussi vite qu’il pouvait,

vers le monastère de Taptouk.

 

Il est arrivé à la tombée de la nuit.

La palissade qui entourait les habitations était fermée.

Il a frappé, appelé.

La femme de Taptouk est venue.

 

« Puis-je entrer, revenir, reprendre ma place ? 

- Je ne sais pas, a répondu la femme,

Taptouk a été tellement peiné de votre départ.

Il a dit : 

« Comment lui, mon fils préféré,

celui que j’ai aimé plus que tout autre,

celui à qui j’ai donné le meilleur de moi-même,

comment a-t-il pu partir ainsi ? »

 

et il en est terriblement malheureux.

Écoutez, voilà ce que vous allez faire :

vous allez vous coucher ici, dans la cour,

et passer la nuit là.

Demain matin, Taptouk viendra faire sa promenade à mon bras.

Il cognera votre corps.

S’il dit : 

« Quel est ce corps à terre  »

vous saurez que c’est fini pour vous ici,

vous devrez partir à jamais.

S’il dit : 

« N’est-ce pas là le corps de notre bon Yunus ? »,

alors vous pourrez rester. »

 

               ***

Le matin, Taptouk a fait sa promenade.

Il a cogné un corps à terre.

Et il a dit à sa femme : 

 

« ….

N’est-ce pas là le corps de notre bon Yunus? »

 

               ***

 

Alors Yunus a repris son balais,

et il a vécu là jusqu’au terme de sa vie.

Et pas un seul jour il n’a oublié de chanter.

 

Et quand son âme est partie avec le vent,

tous ses chants sont partis aussi,

dans toutes les régions de l’Anatolie,

et dans le monde entier.

 

              ***

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Pascale 23/01/2011 17:13





C'est vraiment magnifique. Merci pour ce beau partage.
Je te signale en toute amitié qu'à un endroit tu as mis Yunus au lieu de Taptouk : "il a demandé à Taptouk de l'instruire, de lui apprendre la vérité. Yunus l'a regardé longuement,........."
Grosse bise et bonne fin de week-end



kasimir, dit pinson déplumé 24/01/2011 00:25



Merci


je vais corriger



lenez o vent 21/01/2011 20:47



exister , vivre


bisous pinson



kasimir, dit pinson déplumé 21/01/2011 23:30



et les vies "modestes" ne sont pas les moins importantes.



Aziyadé 19/01/2011 09:12



Bonjour petit pinson du monde, quand ce matin j'ai fait lire ton beau texte au Pasha, ses yeux de joie se sont illuminés. Oh! oui un grand poète que ce Yunus
Emré pour les Turcs. Merci pour lui et nous l'ami de l'avoir mis à l'honneur sur ta page, bonne journée :


" Celui qui fit ce talisman qu'est l'homme
Celui qui sait parler toutes les langues
Celui que ciel ni terre ne peuvent contenir
Est contenu tout entier dans mon âme "


" Nous avons plongé dans l'Essence
et fait le tour du corps humain
Trouvé le cours de l'univers
tout entier dans le corps humain "


Yunus Emre


 






kasimir, dit pinson déplumé 19/01/2011 15:12



Merci de cette belle citation


quel penseur !


quel visionnaire !


s'il était plus à l'honneur, ça nous changerait de la morosité ambiante


et de toutes ces histoires de sous.



Andrée 18/01/2011 21:58



Un conte merveilleux où les qualités premières sont mises en valeur : la patience , l'humilité , la joie de la tâche accomplie . Mais par-dessus tout il y a le partage ,  l'amour et la
reconnaissance . Un conte qui fait rêver . Merci Kasimir.Je te souhaite une douce soirée



kasimir, dit pinson déplumé 18/01/2011 23:10



C'est vrai , cela fait rêver.


un mélange d'humilité , de discrétion,


et de rayonnement, de don de soi.


De capacité de création aussi.


On parle de Mozart, et à juste titre.


Mais combien de gens avaient ou ont des capacités créatrices


et qui poutant ne rayonneront que dans leur entourage,


ne seront jamais "célèbres" ?


Beaucoup plus qu'on ne pense peut-être.


Mais ce sont eux qui font lever la pâte, comme la modeste levure dans la pâte à pain.



harmonie37 18/01/2011 21:41



Un chant qui s'éteint à l'orée de l'hivers


Quand le silence berce le pivert


Comme un amour de la vie


Qui se berce dans l'oubli.



kasimir, dit pinson déplumé 18/01/2011 23:02



Ah je te reconnais bien,


poétesse ligérienne


tu me fais penser à ces colliers de rosée qui se forment sur les soies que tissent nos infatigables araignées. Grace et légèreté.



Danielle 18/01/2011 21:15



Quel beau conte pinson : cet homme qui cherche la vérité sur la vie, qui est affecté pendant des années aux tâches les plus ingrates, quelle patience, quelle abnégation et pourtant il
chante et il sème la vie sans le savoir. C'et vraiment une belle histoire qui démontre bien que les personnes les plus humbles, les plus discrètes sont souvent celles qui apportent le plus. Elles
distribuent la bonté et l'amour autour d'elles en restant dans l'ombre en toute simplicité, avec dévouement et humilité. C'est ça la vraie générosité, la richesse intérieure. Là il me vient à
l'esprit l'action de Mère Teresa ou de l'Abbé Pierre, longtemps restés dans l'ombre, avec un dévouement sans borne. Quel respect nous leur devons ! Et je voudrais reprendre les phrases de Cagou,
ce merveilleux poème de Louis Aragon, interprété et mis en musique par Jean Ferrat et qui me fait chaque fois venir des frissons :


"Un jour pourtant, un jour viendra couleur d'orange,


Un jour de palme, un jour de feuillages au front,


Un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront


Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche ..."


N'est-ce pas magnifique ? Merci d'être là pinson, à nouveau parmi nous. Gros bisous. Danielle



kasimir, dit pinson déplumé 18/01/2011 22:57



ah je ne savais pas que Cagou avait repris les paroles d'un poème d'Aragon


(mes connaissances littéraires sont nulles)


mais ces paroles avaient fait tilt en moi.


j'aime cette image : un jour couleur d'orange 


comme toi ces paroles éveillent en moi un espoir fou.


Et si c'était possible !


Oui, nous rêvons de l'avènement de l'amour dans le monde.


C'est curieux que ça paraisse une utopie.


ça serait quand même plus simple que de se haïr et de se tuer.


Comme toi je suis persuadé que ce sont les gens humbles qui font marcher le monde,


qui agissent pour rendre possible la vie.


Le boulanger, le jardinier, le balayeur, le marchand de marrons dans la rue.


Et j'enrage quand j'entends monter en épingle les footbaleurs friqués...


Quelle niaiserie, quelle folie !!!!!



TANTE LEONIE 18/01/2011 21:12



MAGNIFIQUE ! Vraiment ! Merci de tout coeur, Pinson. Merci



kasimir, dit pinson déplumé 18/01/2011 22:42



C'est vrai ?


Alors je suis ravi



cagou 18/01/2011 20:05



si lon pouvait vivre avec du respect et une pointe d'amour!


un jour pourtant, un jour viendra couleur d'orange


un jour d'épaule nue ou les gens s'aimeront


un jour comme un oiseau sur la plus haute branche.


merci pinson



kasimir, dit pinson déplumé 18/01/2011 22:26



mais te rends compte que tu as une parole poétique ?


Il te faudrait presque rien, et hop ! c'est fait !



viens cz daninoune 18/01/2011 17:29



Quelle merveilleuse histoire...


Et j'entends, que là où l'on est, est la vie... C'est ça ?


Nous attendons toi comme moi et tant d'autres, la réponse à notre devenir... mais le devenir sera ce que nous en ferons. Tu me fais méditer, et je vais me poser quelques questions pour voir....


A part ça, comment vas-tu ? Y a de la neige par chez toi ?


Moi avec les aventures que je viens de vivre, je crois que je ne regarderai la neige que de loin maintenant....Je viens d'apprendre que ma vie n'est pas à la montagne, malgré toute mon envie....


Gros bisous



kasimir, dit pinson déplumé 18/01/2011 22:21



Il y a eu beaucoup de neige ici, mais ce n'est déjà plus qu'un lointain souvenir !


J'ai lu ton odyssée dans la montagne sous la neige...


tu te rends compte de la chance que vous avez eu ?


ne recommence pas un truc pareil


ou je te tire les oreilles ! 


(rassure toi, c'est seulement pour le plaisir de faire une rime !!!)



Jackie 18/01/2011 16:39



Etre reconnu... Exister pour quelqu'un....Etre aimé....


Magnifique


Merci Pinson


Bisous



kasimir, dit pinson déplumé 18/01/2011 22:17



Soudain je réalise que tes photos, qui se répercutent sur la toile, ont le même rôle.


En fait nous ne conaissons pas les limites de ce que peut provoquer notre façon d'être.



canelle56 18/01/2011 13:44



j'ai tout simplement adoré


merci à toi


bises mon ami



kasimir, dit pinson déplumé 18/01/2011 19:23



Je crois que ce type d'action secrète et discrète,


beaucoup de gens très humbles, dont on ne parlera jamais, l'ont.


Et ce sont ces gens là qui font marcher le monde


pas ceux qui font beaucoup de bruits sur la place publique.



gazou 18/01/2011 12:57



C'est un très beau conte...mais quelle humilité et quelle patience il lui a fallu pour continuer à chanter sans savoir que son chant nourrissait d'autres personnes, sans avoir un mot de
remerciement de celui qui disait de lui qu'il était son fils désespéré....Mais pourquoi l'a-t-il désespéré ainsi ? C'est Taptouk qui aurait été coupable du drame qui a failli arriver


C'est quand même un très beau conte, une histoire nourricière...



kasimir, dit pinson déplumé 18/01/2011 18:09



oh il ne faut sans doute pas trop réfléchir à Taptouk (idéalisé on ne sait pourquoi)


la "psychologie" de ce genre de conte est très légère et orientée.


Elle ne sert qu'une idée


pourtant, à réfléchir au rôle de certaines mères de famille, ou d'une Marie-Noël, ....


ou de certaines infirmières, aide-soignantes, instit...,


humbles personnages dont personne ne parlera,


on pourrait peut-être voir plus qu'une ressemblance.



saadou 18/01/2011 12:45



délicatement, je les recueillerai quand ils arriveront jusqu'à moi...



kasimir, dit pinson déplumé 18/01/2011 17:33



Un vent d'Est te les apportera !