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Un très beau conte de Michelle Nikly : La Lumière Du Mont Fouji.

Publié le par kasimir, dit pinson déplumé

 

 

 Avant  de transcrire ce conte, je dois d'abord rendre hommage à Michelle Nikly.

C'est elle qui a écrit ce conte, et contrairement à mes habitudes, je ne vais introduire que très peu de modifications dans son texte car je le trouve parfait.

 

C'est elle également qu'il l'a illustré de nombreux tableaux, tous admirables : j'en ai grossièrement reproduit quatre.

 

Son livre a été édité en 1990  aux éditions Albin Michel jeunesse.

 

J'espère ne la léser en rien.

 

...

 

Si vous me lisez, amie, dites moi si vous êtes fâchée, et je retirerai cet article.

 

Je vous remercie de m'avoir si gentiment dédicacé mon exemplaire

mais c'était il y a presque 20 ans.

Vous m'avez même dessiné un petit Mont Fouji sur la seconde page !

 

Quand j'aurai suivi le chemin de Lulu,

ce livre dédicacé, si précieux,

sera je l'espère reçu en des mains pleines de respect.

 

 

 

                                                                             mont-2-fugi.jpg

 

 

  

Voici ce conte-bijou : 

 

 

La Lumière Du Mont Fouji.

 

 

Il était une fois, dans l'ancien Japon,

un vieux peintre du nom de Taïto.

 

Il avait consacré sa vie à son art,

et sa renommée s'était étendue bien au-delà de la ville d'Edo

où il avait installé son atelier de nombreuses années auparavant.

 

 

***

 

Ce soir là,

pour la première fois de sa vie,

Taïto n'avait pas pris le peine de nettoyer ses pinceaux

après avoir fini de travailler.

 

Le sol de son atelier était jonché de feuilles de papier déchirées.

Cela faisait plusieurs semaines maintenant

qu'il n'arrivait plus à dessiner ou à peindre.

Il détruisait ses esquisses les unes après les autres.

 

***

 

Soji, son jeune élève,

avait assisté aux difficultés de son maître sans oser rien dire.

Mais le découragement de Taïto semblait si grand ce soir là

qu'il ne put garder le silence plus longtemps.

 

"Que se passe-t-il, Maître, dites-moi,

y a-t-il quelque-chose que je puisse faire pour vous aider ?, "

 

***

 

Taïto répondit :

 

"Il n'y a rien à faire, Soji,

je dois me rendre à l'évidence,mon temps est passé.

Dans toute la ville d'Edo,

on ne parle plus maintenant que de Shiroge, ce jeune peintre prodige.

La moindre de ses oeuvres est célébrée et admirée

comme si elle avait été tracée par une main divine.

Ses estampes, qui ont tant de succès,

ont  un dessin vulgaire et des couleurs accrocheuses.

Mais moi je ne suivrai pas un tel chemin, mon art s'y refuse.

Je préfère renoncer à la peinture."

 

"Maître, ce n'est pas possible ! s'exclama Soji.

C'est vous qui avez raison,

les gens finiront bien par s'en rendre compte."

 

Taïto reprit :

"Il est trop tard maintenant,

je suis au seuil de la vieillesse,

j'ai passé mon existence retiré du monde,

avec ma pensée toujours tournée vers le dessin.

Tout cela n'aura servi à rien,

ma vie aura été inutile.

J'ai décidé de partir, de quitter la peinture à jamais.

Je vais voyager,

et mon seul souci sera désormais la quête de ma nourriture au jour le jour,

mon seul horizon le chemin à parcourir."

 

"Et moi, Maître, que vais-je devenir ?"

demanda Soji.

 

"Nettoie mes pinceaux, et emporte les, je te les donne.

Va trouver Shiroge, il te prendra avec lui.

C'est ta seule chance d'être un jour célèbre,

si tu veux toujours devenir un artiste."

 

"Jamais je n'aurai d'autre maître que vous !"

protesta Soji,

"Je vous suivrai où que vous alliez."

 

"Alors tiens-toi prêt à partir demain matin à l'aube.

Mais souviens-toi que c'est toi qui l'auras voulu.

Et qu'il ne soit plus jamais  question de peinture devant moi !"

 

***

 

Pendant la nuit, profitant du sommeil de Taïto,

Soji glissa dans son sac des feuilles de papier

ainsi que les pinceaux et les couleurs de son Maître.

 

Au petit matin, le peintre et son élève se mirent en route.

Taïto n'eut pas un regard pour l'atelier qu'il quittait.

Il était déjà en marche, 

et Soji sentit que sa pensée était très loin de là.

Ils marchèrent silencieusement tout le jour.

 

 

conte-fougi-1.jpg

 

 

Soji brûlait d'envie d'échanger ses impressions avec son maître, 

mais pas une fois il n'osa rompre le silence.

 

***

 

A la tombée du jour,

ils arrivèrent près d'un village au bord de la mer, 

à l'heure où les hommes rentraient de la pêche. 

En les voyant ramener leurs filets chargés de poisson,

Taïto se tourna vers Soji et lui dit :

"Vois-tu, Soji, ces hommes savent pourquoi ils travaillent :

les poissons qu'ils rapportent servent à nourrir leurs familles.

Leur vie a un sens, elle n'est pas vide comme la mienne.

A quoi peut bien être utile un peintre,

si l'on a pas de quoi manger ?"

 

Soji sentait que son maître avait tort,

mais les mots ne lui vinrent pas pour le lui prouver.

 

***

 

Taïto et Soji poursuivirent leur chemin,

ne s'arrêtant que pour manger frugalement,

ou pour se reposer quand ils étaient fatigués.

 

La ville d'Edo, bruyante et encombrée,

n'était plus maintenant qu'un souvenir.

Ils traversaient des collines sauvages, des forêts profondes.

En arrivant dans une clairière, ils rencontrèrent des bûcherons au travail.

Ils abattaient des arbres qui seraient livrés plus tard aux charpentiers.

 

Taïto se tourna à nouveau vers Soli :

" Regarde bien, Soji,

voilà des gens qui savent pourquoi ils travaillent :

ils coupent le bois qui servira à bâtir des maisons, à chauffer des foyers.

Leur travail est utile, leur vie a un sens,

elle n'est pas vide comme la mienne.

A quoi peut bien servir un peintre,

si l'on a pas de quoi s'abriter du froid ? "

 

Soji, encore une fois, resta muet.

 

*** 

 

Et ils repartirent.

Taïto semblait marcher sans autre but

que de parcourir toujours plus de chemin.

Souvent ils croisaient des colporteurs, chargés d'étoffes.

Soji fit remarquer à son maître comme ils semblaient peiner,

avec leurs lourdes charges, en gravissant les collines,

ce à quoi Taïto répondit : 

"Leur métier est dur, mais les colporteurs savent qu'ils sont utiles. 

Ils transportent les brocarts et des toiles 

dont on a besoin dans les villes et les campagnes.

La vie des colporteurs a un sens,

elle n'est pas vide comme la mienne.

A quoi peut bien servir un peintre, quand on n'a pas de quoi se vêtir ? "

 

***

 

Ils continuèrent à marcher ainsi  pendant de longs jours.

Taïto semblait ne pas connaître la fatigue.

Si la fuite est son seul but, pensait Soji,

comment pourrait-i jamais l'atteindre ?

Ils rencontrèrent des charpentiers, des lavandières,

des marchands, des paysans,

et toujours Taïto faisait la même réflexion :

  "Tous ces gens sont utiles aux hommes,

et moi ma vie n'a pas de sens." 

 

***

 

Depuis le début de leur longue marche,

pas une seule fois Taïto n'avait eu un regard pour le paysage.

 

Il fixait l'horizon, indifférent à tout ce qui était autour de lui.

 

A l'aube de ce trente sixième jour cependant,

une lumière délicate, nacrée de brumes, baignait la campagne.

 

Soudain,

en face d'eux,

dressé en splendeur au-dessus des nuages,

apparut le Mont Fouji.

Soji ne put s'empêcher de s'écrier :

 

"Regardez, Maître, comme c'est beau !"

 

Mais Taïto baissa les yeux, en disant :

"Le spectacle de la beauté m'est insupportable.

Elle m'a causé trop de souffrance."

 

C'est alors  qu'ils s'aperçurent qu'ils n'étaient pas seuls.

 

 

 

conte-fougi-2.jpg

 

 

Au pied d'un grand pin,

à quelques pas au-dessous d'eux,

une femme était assise.

Elle contemplait le spectacle théâtral

qu'offrait le Mont Fouji sorti des brumes.

 

Il n'y avait pas de panier auprès d'elle,

pas d'outils, pas d'enfants.

  Elle regardait le paysage,

simplement, sereinement.

 

Taïto s'approcha d'elle et dit :

 

"Comment peux-tu rester là, à ne rien faire ?

N'as-tu pas un mari, des enfants, un travail  qui t'attendent ?

 

 

 

 conte-fougi-3.jpg

 

Elle se retourna  vers lui en disant :

 

" Je ne fais rien en apparence,

et cependant c'est mon métier que j'exerce en cet instant.

Je viens aux sources de la beauté

pour nourrir les poèmes que j'écris."

 

"Des poèmes !"

s'écria Taïto,

"Quelle folie te pousse à écrire des poèmes,

alors qu'il y a tant de choses plus utiles à faire !" 

 

" Et qui es-tu donc 

pour décider ainsi de ce qui est utile ? "

demanda la jeune femme.

 

"Je suis, ou plutôt j'étais le peintre Taïto."

 

"Alors, Taïto, tu es passé à côté de l'essentiel :

les artistes, qu'ils soient peintres ou poètes,

ont le privilège de faire passer leurs émotions

à travers leurs créations. 

L'émotion que j'éprouve ce matin,

et qui donnera peut-être naissance à un poème,

deviendra l'émotion de celui qui le lira.

 

Mon poème aura son utilité, et ma vie son sens.  

Comme aura un sens celle du peintre qui saura traduire son émotion

devant la beauté de ce matin splendide.

Car sa peinture durera plus que lui.

Elle appartiendra à tous, franchissant le temps,

au-delà des frontières, au-delà des modes.

La vue d'une peinture, tout comme la lecture d'un poème

peuvent transformer les hommes.

C'est à cela qu'il faut songer

quand le chemin de la création apparaît trop difficile.

C'est tout le reste qui et inutile. "

 

 

Soji  écouta...

médusé....

les paroles de la jeune femme.

 

C'était les mots mêmes qu'il aurait voulu trouver,

tout au long de leur voyage,

pour rendre courage à son maître.

Il se tourna vers Taïto, mais ce dernier se taisait.

 

Il regarda à nouveau la jeune femme,

et il vit qu'elle s'en allait.

 

Ils la suivirent du regard, tandis qu'elle s'éloignait, légère,

en direction du Mont Fougi.

Si légère,

si légère....

qu'on aurait cru qu'elle prenait son envol.

 

Puis bientôt ils ne la distinguèrent plus,

mais à l'endroit même où elle venait de disparaître,

ils aperçurent une grue cendrée qui déployait ses ailes

pour se diriger vers la cime enneigée.

 

 

 

conte-fougi-4.jpg

 

 

 

Soji chercha autour de lui une trace,

quelque chose qui lui prouverait qu'ils n'avaient pas rêvé,

qu'il y avait bien une jeune femme avec eux,

quelques instants auparavant.

 

Il n'y avait rien,

sauf peut-être cette longue plume bleue

qu'il apercevait au pied du grand pin.

Il alla la ramasser.

 

Quand il revint

il comprit que son maître

avait cessé de résister à l'impérieuse beauté du paysage.

Il vit qu'il regardait intensément le Mont Fougi.

Il semblait se laisser inonder par l'émotion.

Son regard était à nouveau attentif, incisif.

 

Alors Soji se mit à fouiller dans son sac,

à la recherche des pinceaux et des couleurs.

Il savait que son maître allait en avoir besoin,

ayant enfin retrouvé l'envie,

la merveilleuse envie de peindre.

 

 

***

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans conte

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